Interview numérique : La souris qui raconte



Aujourd'hui, pas de chronique sur une appli coup de cœur mais un focus très intéressant sur une maison d'édition numérique coup de cœur !


Bonjour Mme Françoise Prêtre : vous  êtes la créatrice de la maison d’édition numérique « La souris qui raconte », dont la marque de fabrique est la création d’histoires et de contes interactifs pour enfants (à partir de  5 ans) sur tablette et sous forme d’ebooks. 
Vous pouvez nous en dire un peu plus sur la genèse et la philosophie de votre maison d’édition ? 

Bonjour Pépita, et merci pour cette rencontre. En préambule, je vais un peu corriger la question posée. La marque de fabrique de La Souris Qui Raconte (LSQR, c’est plus court), c’est les livres web qui se lisent en streaming (en connexion) sur le site www.lasourisquiraconte.com. Ensuite, avec l’arrivée des tablettes, certains de ces livres ont été déclinés sous forme d’applications ou d’e-books. Pour exemples, « Conte du haut de mon crâne » (Séverine Vidal – Claire Fauché) pour notre première application en 2012 et « Pour tout l’or du monde » (Cathy Dutruch – Juliette Lancien) pour l’e-book le plus récent en 2014, sont d’abord des livres web. 



Lorsque j’ai commencé à réfléchir à ma maison d’édition, nous étions début 2009. J’avais entrepris une formation à l’entreprenariat. On vous y expliquait haut et fort, que la réussite d’une entreprise passe aussi par ce qui la distingue des autres. Dans un pays où les maisons d’édition pullulent et où la littérature de jeunesse est extrêmement qualitative, il fallait trouver le bon angle d’attaque. Proposer aux enfants (dont on disait déjà qu’ils étaient des digital natives) des livres enrichis sur ordinateur, et par là même, montrer aux parents qu’une alternative culturelle aux jeux existait sur le web, me semblait significatif ! A ce moment là, rares sont ceux qui adhèrent au projet (et j’ai connu des grands moments de solitude). Mais chemin faisant j’ai su instaurer (il me semble) une vraie « marque » LSQR. 

Quant à la philosophie de la maison, elle repose sur le partage. Au-delà de la ligne éditoriale des livres, humaniste et citoyenne, avec des textes qui abordent souvent des thèmes délaissés parce que difficiles, j’accorde une grande importance au respect et à l’équité. Ce sont deux valeurs fondamentales, qui, si elles étaient plus considérées permettraient certainement au monde de tourner plus rond. Je respecte mon équipe, et je veux qu’elle en vive (autant que je puisse faire) car une maison d’édition sans auteurs vaut que dalle ! Et comme je n’ai pas créé ma boîte pour « faire de l’argent », je partage autant que je peux !



Votre catalogue est à ce jour assez étoffé : pouvez-vous nous parler de votre façon de travailler ? Par exemple, comment naissent vos projets et combien de temps vous faut-il pour les mener à bien ? Combien de personnes mobilisent-ils ?

Aujourd’hui 37 livres web, 10 applications et 6 e-books constituent le fonds LSQR. C’est pas mal étoffé en effet pour une petite maison indépendante « made in France » ! Pour autant, je travaille assez simplement. Je me lève le matin (à la bonne heure), passe de la chambre à coucher située à l’étage, à la cuisine du petit déjeuner située au rez-de-chaussée, puis remonte au bureau à l‘étage… je rigole !!! … mais tout ça pour dire que j’ai un confort de travail extraordinaire. Ça se passe chez moi, avec mon mari, qui est ingénieur du son et m’aide beaucoup sur toute la partie audio des livres, et sur une multitude d’autres choses qu’il serait bien trop long d’énumérer ici. 

Les projets naissent avec les textes que je sélectionne. J’en reçois un nombre raisonnable par mail. Je les lis tous, et réponds à tous. Je choisis ceux qui me touchent, qui me parlent parce qu’ils racontent une histoire qui s’inscrit dans mon histoire, dans ma perception du monde et mes rapports aux autres. Ensuite vient le choix de l’illustrateur(trice). Au début je les choisissais parce qu’ils connaissaient ©Flash (logiciel d’animation), qui est l’étape d’après, celle qui permet de transformer des images statiques en images animées. Très vite c’est devenu un frein, alors je leur demande de préparer les fichiers pour permettre les animations. Ils font un gros boulot, qui n’est pas que celui de l’illustrateur. Je leur demande de penser plus loin ! C’est assez technique ces histoires de fichiers et de calques, c’est 100% numérique, et peut être « barbant » pour vos lecteurs, alors j’écourte. Ensuite les fichiers sont envoyés à un agitateur d’images. C’est une illustratrice (Cécile Vangout dans « Une drôle de voisine »), qui avait trouvé ce terme en le mentionnant sur la couverture de son livre, ça lui va bien (à l’agitateur) ! Il met de la vie en secouant tout ça à la manière d’Orangina ! Il donne la voix au texte en ajoutant les enregistrements des lectures faites chez nous. De la musique et des effets sonores complètent le tout. 

Un livre prend entre trois mois et plus d’un an (je pense à un notamment — à paraître en novembre — qui bat le record de neuf mois de « Conte du haut de mon crâne ») avant d’être mis en ligne sur le site. Pour faire un beau livre web il vous faut donc : un auteur, un illustrateur, un conteur (et son ingénieur du son, qui est aussi designer sonore), un animateur, un web designer. Pour une belle application ou un bel e-book, il vous faut en plus un développeur ! Une chouette équipe entre 6 et 7 personnes, sans oublier la souris chef d’orchestre !


Quelle est aujourd’hui votre politique éditoriale ? Notamment : lancement des nouveautés, promotion, communication, formation ?

C’est une partie essentielle dans la réussite d’un produit (Eh oui ! ce mot affreux vaut aussi pour les livres) mais c’est aussi la partie la plus difficile. D’abord parce que ça coûte beaucoup d’argent de « lancer » une nouveauté, et LSQR n’est pas riche. C’est donc du cousu main où « vingt fois sur le métier je remets mon ouvrage ». Sur les réseaux sociaux bien sûr, sur les blogs, LSQR, Actualitté (j’y fais la promotion de mes ouvrages), par le biais de news letter, d’articles comme celui-ci, de journalistes chroniqueuses. Bref, ce ne sont pas les pistes qui manquent, mais cela reste insignifiant. Toucher le grand public tient de la gageure. J’ai appris la patience et la persévérance car le temps est mon meilleur ami ! 

J’ai vu récemment que vous avez lancé des offres d’abonnement ciblées pour les particuliers et aussi pour les collectivités (bibliothèques et écoles) très intéressantes. Pouvez-vous nous les détailler ? Et qu’est-ce qui vous a motivé à proposer ces offres ?

Comme je le disais précédemment, toucher le grand public est très compliqué. C’est ce qu’on appelle en marketing le B to C (Business to Consumer). Une société s’adresse directement à ses consommateurs. C’était le modèle économique initial de LSQR (celui de 2010). Sauf que l’on peut aussi toucher ses consommateurs par des chemins détournés lorsque la ligne droite ne marche pas. Où sont les enfants ? Où sont les lecteurs ? Dans les écoles et les bibliothèques évidemment. Un tel constat, nécessitait un changement radical de stratégie. Le changement de cap s’est opéré en 2012. Il n’a été dévoilé au grand public qu’en juillet 2015 par la mise en ligne du nouveau site. LSQR travaillait avec les bibliothèques bien avant ce mois de juillet, mais c’est avant tout POUR les bibliothèques et les écoles que le nouveau site a été pensé. Proposer une offre par abonnement au grand public prendra du temps à démarrer. Elle me permet de simplifier mon discours auprès du plus grand nombre, de proposer aussi un site « responsive » qui se lit sur tous les supports de lecture. Même les livres en ©Flash sont lisibles partout, dès lors que vous utilisez le bon navigateur. C’était un point d’achoppement assez terrible que ces livres réduits aux simples consultations sur ordinateurs.


Pour ce qui est de détailler les offres, elles sont de trois ordres pour le grand public avec trois durées et trois tarifs. A y regarder de plus près, si un parent choisit l’abonnement pour l’année à 50€ cela lui revient à moins d’1,50€ le bouquin. Est-ce que ça prendra… on en reparle dans quelques années Pépita ;-)


Enfin, les écoles. Avec elles, c’est plus compliqué, pour des questions de budget et d’équipement je pense. Cependant, la collection « Histoires d’école » montre qu’elles ont toute leur place. Des expériences, à l’occasion d’animations, ont également pointé qu’un ordinateur connecté à un TBI (tableau blanc interactif) en classe, procure du plaisir aux enfants. Celui de lire à haute voix devant ses camarades, et être le centre de l’attention le temps de sa lecture ! 

Vous qui êtes au cœur du processus de création numérique, comment percevez-vous ce marché aujourd’hui ? Quelles sont les principales difficultés que vous rencontrez ?

Dans les bons jours, le marché est… disons « polisson ». Il peut être aussi carrément déprimant dans les jours plus sombres ! Quant aux difficultés rencontrées je vais prendre un « Joker » !

Depuis que j’essaie de comprendre pourquoi le marché du livre numérique est si austère et en particulier en jeunesse, j’ai bien sûr quelques éléments de réponse :
-La première est sans aucun doute le facteur « papier », objet imprimé qui sent bon l’encre (l’argument m’a toujours fait rire, l’encre ça pue, mais bon !).
-La deuxième, c’est la force de l’habitude. Après on peut détailler. Avec l’arrivée de la tablette en mai 2010, quantité d’acteurs se sont jetés à corps perdu dans la création d’applications pour ce support, avec l’idée d’y trouver un nouvel Eldorado ! Développer des applications coûtait (très très) cher, et certains prestataires en ont profité. Lorsque la réalité économique a montré le décalage entre coût de production et potentiel du marché, que les développeurs trouvaient des solutions pérennes et duplicables, les prix ont certes baissés, mais ils restent néanmoins élevés dans un secteur encore très récent où tout reste à construire. Les éditeurs de contenus ont perdu du temps à trouver leur modèle économique. Certains ont pu tenir, d’autres non. Les nouveaux entrants ont profité des expériences de leurs prédécesseurs. Je pense ne pas me tromper en disant que tous ont du revoir leur stratégie et diversifier leurs services. Et puis il y a les petits détails, ceux que l’on oublie, mais qui montrent à quel point tout est mouvant !

Il fut un temps, pas si lointain, où la rubrique « Enfants » n’existait pas sur l’App Store. La rubrique « Livres » était promise à péricliter  (selon les dires d’un proche du dossier ;-). Vous pouvez voir qu’il n’y est fait aucune éditorialisation, les livres devant être distribués via iBooks Store (toujours selon la même source). Une rubrique « Enfants » a été créée dans iBooks Store. Mais les e-books séduisent dix fois moins que les applications. 
Mais… stoooop… c’est quoi l’App Store ? c’est quoi iBooks Store ? C’est quoi la différence entre une appli et un e-book. Pour la mamy ou le tonton qui veut offrir à sa petite fille ou à son neveu un truc intelligent à mettre sur sa tablette, il y a de quoi devenir chèvre ! Et ce n’est qu’une partie infinitésimale des problèmes rencontrés.

Je continue donc de faire ce que je sais faire. Des livres web, que parfois j’adapte en application ou e-book. Tout est dit sur le site, il n’y a qu’à suivre les liens ! La Souris Qui Raconte est une TTPE (très très petite entreprise) mais avec un gros cœur à l’intérieur duquel pulsent tous les encouragements des belles personnes avec lesquelles elle travaille.

Avez-vous d’autres projets en cours ?

Bien sûr. D’autres livres web, avec des auteurs jeunesse connus ou moins connus. D’autres applications ou e-books, sans trop savoir à l’avance quels livres web seront transposés. Une histoire d’école (année scolaire 2015-16) qui soldera la trilogie entamée avec Lecture Jeunesse. D’autres encore, avec qui voudra bien vivre l’aventure (école ou bibliothèque), des animations, des rencontres, des salons… Des livres, des livres et encore des livres !


Françoise Prêtre


Un grand merci à vous pour toutes ces explications sur votre travail au quotidien , et plus encore pour votre enthousiasme, votre ténacité et votre humilité.

Pour en savoir plus, le lien vers le site de LSQR  et vers le blog
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Pour ma part, en tant que bibliothécaire jeunesse, j'anime des heures du conte numérique. Les applications et e-books de LSQR rencontrent un très grand succès auprès des enfants et des adultes. Car c'est de la qualité, les valeurs véhiculées sont positives, on y parle aussi souvent des livres et des bibliothèques. Leur durée et interactions sont idéales et ils sont très bien adaptés à la tranche d'âge visée (5 à 10 ans). Je vous les recommande vivement.

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