Lectures d'été # 10 : La langue des bêtes

©Méli-Mélo de livres
C'est un roman âpre comme la pierre.
C'est un roman solide comme les pierres qui soutiennent les maisons.
Un roman ancré dans la nature, son mystère et sa beauté.
Un roman qui dit les légendes et leur universalité.
Un roman qui remet à sa place notre condition d'humains.
Un roman qui nous parle des bêtes, réelles ou imaginaires, à moins que les deux se mêlent.
Un roman auquel le lecteur va s'abreuver comme à la source du monde pour se laisser envoûter.

Stéphane Servant est un alchimiste. 
Un alchimiste des mots.

"Celui qui sait lire peut comprendre le monde. 
Celui qui écrit peut le changer".

Petite...
Elle est chacun de nous.
L'enfant que nous avons été et que nous avons oublié.

Petite est une gitane, née dans un cirque. Un cirque en pleine décrépitude. Il a connu pourtant son âge d'or. Mais l'époque n'est plus aux rêves. Elle est au pouvoir de l'argent, à la recherche du profit, à la soif d'un bonheur perdu. Petite vit au Puits des Anges, dans des carcasses rouillées. Elle ne sait pas l'âge qu'elle a. Peu importe ! Et toute une galerie de personnages, sortis tout droit des contes, l'entoure : Belle, sa mère, la trapéziste, son père dit l'Ogre, Colodi le marionnettiste, Pipo le clown et son lion Franco, Major Tom le nain. Tous avec leur histoire. Leurs failles et leurs blessures. Leurs illusions et désillusions aussi.

En face, il y a le village, le monde dit civilisé. Les enfants de l'école, leurs parents, le Professeur, les ouvriers qui construisent l'autoroute qui va expulser la famille gitane une fois de plus. 

Des méchants et des gentils ? Non, ce n'est pas aussi manichéen que cela cette histoire. C'est infiniment plus subtil.
C'est d'abord la vision d'une jeune fille sur le monde, à travers ses grands yeux noirs qui s'ouvrent, étonnés, sur ce qu'elle voit, ce qu'elle ressent, ce qu'elle pressent. Car les enfants en savent toujours beaucoup plus que ce qu'on leur dit et le tisse à leur manière.

C'est un roman miroir sur la vie : sur ce qu'on a perdu, sur ce qu'on cherche, sur ce qu'on a et qu'on ne voit plus.

C'est un roman sur la transmission par la parole, sur les histoires et les légendes qui fondent toute humanité quand les animaux et les hommes se comprenaient.

Et puis, il y a la langue si ciselée et si poétique de l'auteur qui insuffle à ce roman une lenteur qu'il faut savourer pour s'imprégner des sensations et des sentiments. Une certaine angoisse sourde de ces pages mais elle reste à la limite. Un roman qui aborde une foule de questions : comment accepter de grandir quand le monde des adultes a perdu l'essentiel et qu'il est si cruel ? Comment trouver sa place sans se renier ? Comment vivre sans trop souffrir ? Comment aimer ? Comment traverser la douleur des non-dits et rester debout vaille que vaille ?

Une histoire se tisse à cette lecture, mais chaque chapitre est une histoire à elle seule. Tout se tient, tout se répond, comme un long ruban de vie qui serpente, qui se brise parfois, se remet en place et avance tant bien que mal. Pour arriver à une forme de vérité, celle des personnages, qui pourraient fort bien être vous ou moi, peu importe l'apparence. Une fin qui m'a totalement bouleversée -et le mot est faible- si bien que j'ai eu du mal à reprendre le cours de la vraie vie. Et des passages d'une telle fulgurance de justesse qu'on les relit, qu'on les note, qu'on a du mal à quitter tant ils vous touchent, disent ce que jamais vous n'auriez été capables de formuler mais que vous sentez au fond de vous comme une vérité tapie là depuis longtemps.

Petite apprend, grandit, éprouve mais elle nous en apprend aussi beaucoup sur ce que nous sommes. J'ai aimé être avec elle, souffrir avec elle, m'émerveiller avec elle, aimer avec elle, me révolter avec elle, accepter avec elle.

Un roman magistral, fulgurant, essentiel, bouleversant, tout comme le précédent Le cœur des louves.

Il y aurait tant à en dire mais je reste à la surface pour vous permettre de le découvrir à votre tour et d'y sombrer...pour vous y abreuver.

Je le relirais, c'est certain. Merci M. Servant.

Ce roman sort aujourd'hui en librairie.

Retrouvez l'avis de Céline du Tiroir à histoires.

La langue des bêtes
Stéphane Servant
Le Rouergue
Collection Doado

Existe aussi en version numérique

Commentaires

  1. Mince, il est beau ton billet...

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  2. Superbe billet Pépita ! Tu saisis tout à fait l'essence du roman !
    J'ai peiné à en parler...

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  3. merci Céline. je vais rajouter ton lien. Curieusement, les mots sont venus tout seuls et rapidement, ce qui est rare pour moi après la lecture d'un roman. Je laisse toujours quelques jours, voire quelques semaines; Et là, non, il fallait que ça sorte comme une sorte de transe qui m'a beaucoup interrogée j'avoue.
    Mais je trouve qu'on est du même avis !

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